Des portes dérobées au service de la police
Selon les experts juridiques consultés,
le document du FBI (85 pages) est ambiguë. Son interprétation
pourrait conduire à imposer aux sociétés
de créer des portes dérobées dans leurs
produits et services. L’introduction de nouveaux services ne
prévoyant pas de porte dérobée pour la
police pourrait être hors-la-loi, les sociétés
ayant alors quinze mois pour se mettre en conformité.
«L’importance et l’urgence de cette tâche ne peuvent
être exagérées», affirme la proposition
du FBI (*). «Les organismes chargés d’appliquer
la loi au niveau local, étatique et fédéral
ne peuvent aujourd’hui plus assurer correctement leur mission
cruciale de surveillance électronique.» Proposition
soutenue activement par son ministère de tutelle (le
DOJ, ministère de la Justice) ainsi que la Drug Enforcement
Administration (DEA), la brigade fédérale de lutte
contre le trafic de stupéfiants.
La demande de la police fédérale survient pratiquement
un an après que les représentants de la section
"technologies de surveillance électronique"
du FBI ont abordé la FCC. Car ils estiment que des groupes
terroristes pourraient déjouer les écoutes légitimes
en passant des appels téléphoniques via internet.
«L’enjeu est phénoménal et coûtera
très cher pour internet et le déploiement de nouvelles
technologies», a prévenu Stewart Baker, représentant
du lobby des fournisseurs internet, au sein de la firme juridique
Steptoe & Johnson. «Les autorités d’application
de la loi ne plaisantent pas en la matière. C'est un
sujet sensible. Ils peuvent vous relater des histoires auxquelles
ils croient mordicus, selon lesquelles ils n’ont pas eu accès
aux communications et où les écoutes se sont soldées
par un échec.»
À noter que c'est Steptoe & Johnson qui publie ce
document de travail du FBI, un moyen de pression pour les intérêts
des FAI américains qu'il défend.
Tous les services sur IP traités comme de la téléphonie
Selon Bill McCloskey, porte-parole de l'opérateur télécoms
Bellsouth, la demande du FBI obligerait, pour la première
fois, les cablô-opérateurs qui vendent de l'internet
à haut débit à passer sous l’empire de
la loi américaine Calea (Communications Assistance for
Law Enforcement Act) de 1994 sur les écoutes judiciaires
et administratives. Les opérateurs téléphoniques
qui sont devenus des FAI haut débit (comme Bellsouth)
ont déjà dû se conformer à cette
loi. C'est le cas de Verizon, qui a accepté de mettre
sur écoute une ligne DSL, a reconnu un de ses représentants.
Les demandes du FBI obligeraient également les fournissseurs
de services VoIP, comme Vonage, 8x8, AT&T et d’autres opérateurs
classiques, à se plier à la loi Calea. FWD (Free
World Dialup), l'un d'entre eux, préfèrerait avoir
à respecter un code de bonne conduite. «Nous avons
aujourd’hui l’opportunité de prouver aux autorités
policières que nous pouvons le faire volontairement»,
affirme son fondateur Jeff Pulver. «Si nous légiférons
et créons des règles, cela ne fera que compliquer
les choses».
Les défenseurs de la vie privée ont été
surpris par la portée du texte du FBI. Il ne se limite
pas aux fournisseurs de services internet à haut débit;
il cible également les communications échangées
via des messageries instantanées. «Je ne pense
pas que cette demande soit raisonnable», commente Marc
Rotenberg, directeur de l’Electronic Privacy Information Center.
«La FCC devrait sérieusement se demander où
le FBI place la limite de son autorité quant à
la réglementation des nouvelles technologies. Qu’en est-il
des [protocoles de transfert de données] Bluetooth, et
même USB?»
Les FAI endosseraient seuls le coût financier
contre une hausse de leurs tarifs
Le représentant du lobby des FAI, Stewart Baker, admet
que la proposition du FBI signifie que les services sur IP tels
que les salons de discussion (chat) et la vidéoconférence
«qui sont "commutés" d’une manière
ou d’une autre, seraient traités comme de la téléphonie».
Si la FCC donne son accord, poursuit-il, «il va falloir
soumettre aux autorités tout nouveau projet de service
avant de le commercialiser. Il y aura une sacrée file
d'attente, et la politique s’en mêlera. Cela changerait
radicalement la manière dont les services internet sont
mis sur le marché».